Labelliser l'agriculture permaculturelle ? Pas une si bonne idée...

Une proposition se fait timidement mais régulièrement entendre dans le secteur agricole français : labelliser les fermes et produits agricoles revendiquant un mode de production "permaculturel" afin de certifier leur niveau de qualité, à l'instar du label "Agriculture Biologique".

 

Je vous propose de faire le point ici sur les arguments en faveur et en défaveur de cette idée. Ceux-ci ne sont certainement pas exhaustifs, je vous invite à laisser votre commentaire pour alimenter le débat.

Quels seraient les arguments en faveur d'un label "permaculturel" ?

 

> La possibilité  de certifier la qualité "permaculturelle" de productions agricoles mises en vente.

 

Le label serait ainsi un gage de qualité et de sécurité pour le consommateur : il ne pourrait être trompé par des producteurs peu scrupuleux qui s'approprieraient le terme de "permaculture" pour écouler des produits bas de gamme.

 

J'interroge déjà cet argument : parmi les agriculteurs (encore rares) se revendiquant de la permaculture, une grande partie a déjà fait le choix d'une labellisation, généralement "Agriculture Biologique". Et il semble qu'à l'ère des réseaux sociaux, un producteur malhonnête mettrait sa réputation en péril s'il cherchait à écouler avec une étiquette "permaculture" des produits issus de l'agriculture conventionnelle.

 

> Assurer aux producteurs agricoles dans une démarche permaculturelle une meilleure visibilité vis-à vis des consommateurs

 

Le label permettrait aux consommateurs (ou plutôt ici devait-on dire "consomm'acteurs") de repérer plus facilement les producteurs engagés dans une démarche permacuturelle et ainsi d'acheter leurs produits afin de soutenir leur activité économique, dans une démarche militante. 

 

Là aussi, l'argument est assez faible : la plus grande partie des agriculteurs engagés dans une démarche permaculturelle commercialisent leurs productions via des circuits courts, leur assurant déjà une visibilité auprès des particuliers. La commercialisation en AMAP, fréquente, permet déjà à des consommateurs de soutenir ces producteurs en leur donnant une visibilité sur leur chiffre d'affaires pendant l'année en cours.

Une labellisation à haut risque : tour d'horizon des arguments opposés

> Réduire la permaculture à une technique agricole

 

La création d'un label agricole contribuera à réduire auprès du grand public la permaculture à une méthode agricole, alors que son propos et ses applications sont bien plus vastes que cela.

 

Comme nous l'expliquons sur notre page La Permaculture ?, elle est à la fois un art, une philosophie de vie et une méthode de conception pouvant s'appliquer dans tous les domaines, qu'il s'agisse d'un jardin, d'une ferme, d'un habitat, d'une organisation ou encore d'une école. Et ce, dans n'importe quel contexte (cf fleur des domaines d'application ci-contre).

 

Bien que le raccourci entre permaculture et méthode de jardinage soit très fréquents dans les médias grand public, il fait l'impasse sur le changement de paradigme et la créativité que la permaculture propose pour résoudre les problèmes profonds auxquels sont confrontées nos sociétés.

 

Même en se cantonnant au domaine agricole, il est aussi facile de constater qu'une labellisation contribuera à réduire la permaculture à une technique à appliquer.

 

Ce qui est du même ordre, pour reprendre l'analogie utilisée par Bernard Alonso dans ses stages, que de réduire l'architecture à une technique de construction (comme la réalisation d'un mur de brique).

 

 

 > Risque à l'horizon : la dégradation du label par des acteurs du secteur agroalimentaire

 

La demande en produits alimentaires sains et éthiques est en hausse, comme le démontre l'envolée de la consommation des produits bio en France. Dans un tel contexte, il serait tentant pour des acteurs du secteur agroalimentaire de dévoyer la permaculture et de chercher à influencer les décideurs politiques pour revoir à la baisse le cahier des charges, en vue de pouvoir produire des produits permaculturels low cost.

 

A l'image de l'histoire du label "Agriculture Biologique", comme l'explique cet article de la FNAB, et les multiples débats sur la dernière révision du cahier des charges bio.

 

Inutile de préciser ici que le fondement éthique de la permaculture en serait gravement affecté.

 

Autre stratégie, il serait possible de complexifier les critères techniques du cahier des charges et les procédures administratives nécessaires à la labellisation, pour rendre l'accès au label plus difficile et s'assurer ainsi une forme de monopole ou d'oligopole. La aussi, ceci conduirait à un évincement des agriculteurs militants et à une dégradation générale du label.

 

 

> La périlleuse écriture d'un cahier des charges

 

La permaculture est fondée sur une approche holistique des situations, dont deux maîtres-mots sont évolutivité et contextualisation.

 

Evolutivité : c'est à dire la capacité d'un système donné à évoluer, à la fois pour s'améliorer progressivement et pour être en mesure de faire face à des perturbations internes et externes - l'évolutivité est donc absolument essentielle pour assurer une forme de résilience, dont sont privés les systèmes fixes, trop rigides.

 

Contextualisation : pas un projet permaculturel ne ressemble à un autre. Pourquoi ? Non seulement l'approche permaculturelle fait la part belle à l'imagination et à la créativité de chacun, mais elle accorde une importance cruciale à l'observation du contexte dans lequel se réalise un projet donné (état du sol, topologie, ressources naturelles, climat...).

 

Suite à cette observation, et après clarification des objectifs visés, l'agriculteur peut faire appel une vaste panoplie de techniques agroécologiques (qui, soit au dit au passage, ne sont pas spécifiques à la permaculture).

 

Il me semble donc déjà compliqué de concilier ces notions avec les critères techniques contenu dans un cahier des charges.

 

Imaginons qu'une ferme se crée et soit labellisée. Puis que l'évolution de différents facteurs (bilan négatif de certains aménagements réalisés, changement climatique, apparition de nouveaux insectes impactant les culture, changement des débouchés commerciaux...) poussent les agriculteurs à faire évoluer leur système : la ferme perdrait-elle son label ? Devrait-elle à nouveau demander la réalisation à ses frais d'une labellisation ? La labellisation pose donc un risque de moindre capacité d'évolution des fermes.

 

Imaginons maintenant que ce cahier des charges précise que l'un des types de supports de culture autorisés est la butte de culture, mais qu'une ferme se trouve dans un lieu où la mise en place de buttes de culture n'a pas de sens au niveau agronomique (parce que le sol est trop drainant par exemple).

Si sur cette ferme sont mises en place des buttes de culture, ceci répondrait au cahier des charges mais certainement pas à l'impératif de contextualisation, qui fait partie des principes de base de la permaculture.

 

Et il s'agit ici uniquement des aspects techniques : comment un cahier des charges pourrait-il encadrer la réalisation du design de la ferme ? Celle-ci serait-elle obligatoire ?

 

Autre questionnement : comment ce cahier des charges pourrait-il apprécier l'aspect éthique de la démarche permaculturelle ?

 

Les principes éthiques fondamentaux ("prendre soin de l'Humain", "prendre soin de la Terre", "partager équitablement") peuvent-ils être appréhendés :

- par un cahier des charges ?

- par une charte éthique ?

- par une comptabilité en triple capital (financier, naturel et social), comme le propose le réseau Fermes d'Avenir ?

 

> Pourquoi ajouter un nouveau label à la multitude déjà existants ?

 

A côté du label "Agriculture Biologique" aujourd'hui connu de tous, il existe déjà au moins 6 labels certifiant des fermes et produits agricoles respectueux de l'environnement, la plupart inconnus du grand public.

 

Pour les découvrir, je vous recommande cet article de 60 Millions de Consommateurs ainsi que cet article de Reporterre.

 

Certains, tel le label "Nature & Progrès", posent déjà des critères de respect de l'environnement plus stricts que le label "AB" et, contrairement à celui, imposent également le respect d'une démarche éthique au niveau social (commercialisation de proximité, mutualisation des savoir-faire, conditions de travail décentes pour les salariés, engagement en faveur du commerce équitable...).

 

Dans ce contexte, la pertinence d'un nouveau label interroge : comment se différencierait-il de ceux déjà existant ? Quel serait sa visibilité auprès des consommateurs ? Cela vaudrait-il le coup économiquement pour les agriculteurs de supporter le coût d'une labellisation si celle-ci est inconnue du grand public ? Pas si simple...

 

Finalement, pourquoi ne pas faire autrement ?

 

Plutôt que de rentrer le processus technocratique d'une labellisation, les fermes permaculturelles ont plus intérêt à mon sens à se placer dans une démarche d'ouverture, de pédagogie et de dialogue avec les consommateurs afin de se faire "certifier" par ceux-ci.

 

Le besoin d'une reconnexion avec la terre, d'une relation vivante avec les producteurs locaux et d'accès à des produits alimentaires sains se fait de plus en plus entendre. Aux agriculteurs mais aussi à leurs fédérations, aux AMAPs, aux associations locales et nationales engagées en faveur de l'agroécologie... et finalement aux consommateurs de (re)tisser des liens entre ville et campagne, producteurs et consommateurs, néophytes et "experts" en matière de permaculture.

 

Joris Danthon pour Le Jardin Ressource,

bureau d'études nantais spécialisé en permaculture

Je n'ai sûrement pas pensé à tous les arguments de par et d'autre, merci de partager votre point de vue (constructif, si possible) dans les commentaires.

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